Mai 2026

 
Les autres N°


A genoux dans mon cabasson

Dans notre petit village nivernais il y a, depuis la nuit des temps, un petit lavoir, au bord du "Nohain". Cet édifice séculaire a vu, au fil des ans, les tuiles de son toit partir dans le vent, les pierres de ses murs tomber dans la rivière, les bois de sa porte pourrir, année après année. Notre maman s’en désolait déjà dans les années 80 et avait écrit à la mairie du village afin d’attirer l’attention des édiles sur l’urgence de sauvegarder le patrimoine, démarche qui n’était pas encore dans le vent en ce temps-là. 40 ans plus tard, et quelques tuiles supplémentaires en moins, le lavoir a été restauré et sauvé.
 

Je me souviens que dans les années 1950, il n’y avait pas encore l’eau courante au village. Une pompe publique trônait sur la place, à l’ombre de l’acacia centenaire, et chacun pouvait y aller puiser l’eau et y échanger les derniers potins. Nous avions la chance d’avoir une cousine éloignée, mais néanmoins voisine, qui possédait dans son jardin le même type de pompe et nous autorisait à l’utiliser. On "tirait" 2 grands seaux d’eau par jour, à la force des bras, en actionnant le lourd levier de fer. Il fallait pomper plusieurs fois à vide pour que l’eau remonte des profondeurs de la source souterraine, avec un bruit de succion un peu mystérieux, comme le souffle d’une bête tapie au fond de sa tanière. Cette manœuvre était l’affaire des grands, même si on s’y essayait parfois, avec nos petits bras.

A cette époque, la lessive se faisait dans une lessiveuse, sur la cuisinière. Et pour économiser l’eau, on allait rincer le linge au lavoir, « à la fontaine », comme on disait ici. C’est mon père qui chargeait lessiveuse, cabasson et battoir sur la vieille brouette grinçante puis descendait avec ma mère jusqu’au lavoir où bien souvent elle rejoignait d’autres villageoises venues là pour laver et bavarder.
Bien des années plus tard, après que le réseau d’eau soit installé et le lavoir définitivement déserté, Maman raconte dans ses cahiers, sous la dictée de la grand-mère, ce qu’était un jour de lessive vers les années 1900…


LA LESSIVE ou LA « BUEE »
par Jeannine ROBERT

La lessive ne se faisait qu’une fois ou deux par an. Ce qu’on appelait "la grande lessive", surtout au sortir de l’hiver, avec le feu dans la cheminée.

C’est là que chauffait l’eau, dans une immense marmite à pieds. Avant, à l’eau froide, on avait essangé le linge souillé. Puis dans une grande cuve, on dispose un vieux et grand drap, de manière à tout bien garnir et de façon à ce qu’il déborde tout autour. La cuve présente une goulette à la partie inférieure, et dessous on met un bac pour recueillir l’eau qui va s’écouler. Sur ce drap de protection, on empile le linge à laver (draps, linge de corps, serviettes, torchons…)

Entre chaque couche, des lamelles de savon sont disposées et quelquefois des racines odorantes d’iris. Enfin, on rabat le drap de protection pour envelopper le tout. Par-dessus on met un morceau de grosse toile et on étale dix à quinze centimètres de cendre de bois, celle de chêne étant la meilleure.

Le lendemain, au fur et à mesure que l’eau chauffe, on la verse sur les cendres : on "coule" la lessive.
 

Le soir, on recouvre le tout pour conserver la chaleur. Enfin le troisième jour, le linge est sorti, emporté à la rivière sur la brouette. Au lavoir, à genoux dans le cabasson, il faut le battre et le rincer. Le linge sera ensuite étendu sur les haies et les draps sur l’herbe des prés. Le soleil et l’air pur finiront de tout blanchir, aidés par la chlorophylle de l’herbe. Il ne reste plus qu’à repasser avec les fers chauffés sur le poêle.

Cette façon de faire la lessive, notre grand-mère ne l’a vue qu’une fois, toute petite, lorsqu’elle n’allait pas encore à l’école. Elle avait été surtout impressionnée par le feu dans la cheminée et le nombre de femmes dans la maison. En effet, pour ce long travail, on s’aidait entre femmes d’une maison à l’autre, tout comme les hommes pour certains travaux des champs. Par contre, elle se souvient très bien de la lessiveuse sur le poêle, du linge séchant sur les haies et du repassage que sa propre grand-mère effectuait sur la table, devant la fenêtre. Le linge « éclatait » de blancheur, et elle n’a, par la suite, jamais retrouvé cette pureté !



La mairie de notre petit village a fait restaurer le vieux lavoir, remplaçant les tuiles du toit, les poutres branlantes, les planches pourries, et les dalles du sol fendues ou disparues. Un gros travail, qui a permis de redonner aux lieux leur charme d’antan. Sans les lavandières et leurs chansons, bien sûr. Sans le linge tout blanc jeté sur les barres des étendoirs et s’égouttant dans l’onde courante de la rivière.
 
Avant restauration… 
…et après !

En entrant dans ce lavoir maintenant silencieux, je me souviens d’un poème écrit par notre maman en 1987 et toujours d’actualité.



 
LES LAVOIRS
par Jeannine ROBERT
Les lavoirs font partie de mon enfance,
Comme les poupées, la balançoire, mon chien ;
L’été ils avaient ma préférence,
« Chez eux », je me sentais bien.

Que de fois je suis entrée
Dans un lavoir pour le plaisir !
Je n’aimais pas être dérangée,
Et j’y chantais tout à loisir…

L’eau emportait mon chant…
Il flottait un je-ne-sais-quoi
De léger, tendre et attachant,
Qui éveillait mon émoi.

Comme j’aurais voulu rester là,
Jouer à imiter les laveuses,
Laisser l’eau caresser mes doigts
Et refléter ma mine radieuse…

Mais « Parisienne » en vacances,
Je n’avais pas le droit,
Ces dames faisaient silence
Lorsque je « violais » l’endroit !

Leurs regards courroucés,
Leurs gestes suspendus,
Evidemment me chassaient
De ce lieu défendu.

Ragots et commérages,
Elles en oubliaient leur labeur,
Ainsi l’histoire du village
Reprenait des couleurs !

Protégez vos lavoirs :
Humbles témoins du passé,
Et que rechantent les battoirs
Quand sur l’onde vous vous penchez.


Un transat a même été installé par nos gentils voisins pour que les amoureux du lavoir puissent savourer confortablement ces instants suspendus et méditer sur le temps qui passe, comme la rivière dans son lit. Alors, la prochaine fois que vous appuierez sur le bouton « Marche » de votre lave-linge, ayez une pensée émue pour les lavandières d’antan qui battaient la « buée » en chantant.



 
Le cabasson, mentionné à plusieurs reprises dans cette chronique, est une sorte de caisse en bois, garni de chiffon et de paille, dans laquelle s’agenouillait la lavandière qui était ainsi assez proche du niveau de la rivière pour pouvoir battre et rincer le linge. Cela restait néanmoins une épreuve de force...


Texte, poème et dessins de Jeannine ROBERT – Photos de Claudine ROBERT
Mise en forme et texte de présentation de Guy ROBERT - ©Linutil-mai 2026
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