Dans notre petit village nivernais il y a, depuis la nuit
des temps, un petit lavoir, au bord du "Nohain". Cet édifice séculaire
a vu, au fil des ans, les tuiles de son toit partir dans le vent, les pierres
de ses murs tomber dans la rivière, les bois de sa porte pourrir,
année après année. Notre maman s’en désolait
déjà dans les années 80 et avait écrit à
la mairie du village afin d’attirer l’attention des édiles sur l’urgence
de sauvegarder le patrimoine, démarche qui n’était pas encore
dans le vent en ce temps-là. 40 ans plus tard, et quelques tuiles
supplémentaires en moins, le lavoir a été restauré
et sauvé.
|
Je me souviens que dans les années 1950, il n’y
avait pas encore l’eau courante au village. Une pompe publique trônait
sur la place, à l’ombre de l’acacia centenaire, et chacun pouvait
y aller puiser l’eau et y échanger les derniers potins. Nous avions
la chance d’avoir une cousine éloignée, mais néanmoins
voisine, qui possédait dans son jardin le même type de pompe
et nous autorisait à l’utiliser. On "tirait" 2 grands seaux d’eau
par jour, à la force des bras, en actionnant le lourd levier de
fer. Il fallait pomper plusieurs fois à vide pour que l’eau remonte
des profondeurs de la source souterraine, avec un bruit de succion un peu
mystérieux, comme le souffle d’une bête tapie au fond de sa
tanière. Cette manœuvre était l’affaire des grands, même
si on s’y essayait parfois, avec nos petits bras. |
A cette époque, la lessive se faisait dans une
lessiveuse, sur la cuisinière. Et pour économiser l’eau,
on allait rincer le linge au lavoir, « à la fontaine »,
comme on disait ici. C’est mon père qui chargeait lessiveuse, cabasson
et battoir sur la vieille brouette grinçante puis descendait avec
ma mère jusqu’au lavoir où bien souvent elle rejoignait d’autres
villageoises venues là pour laver et bavarder.
Bien des années plus tard, après que le
réseau d’eau soit installé et le lavoir définitivement
déserté, Maman raconte dans ses cahiers, sous la dictée
de la grand-mère, ce qu’était un jour de lessive vers les
années 1900…
LA
LESSIVE ou LA « BUEE »
par
Jeannine ROBERT
La
lessive ne se faisait qu’une fois ou deux par an. Ce qu’on appelait "la
grande lessive", surtout au sortir de l’hiver, avec le feu dans la cheminée.
C’est
là que chauffait l’eau, dans une immense marmite à pieds.
Avant, à l’eau froide, on avait essangé le linge souillé.
Puis dans une grande cuve, on dispose un vieux et grand drap, de manière
à tout bien garnir et de façon à ce qu’il déborde
tout autour. La cuve présente une goulette à la partie inférieure,
et dessous on met un bac pour recueillir l’eau qui va s’écouler.
Sur ce drap de protection, on empile le linge à laver (draps, linge
de corps, serviettes, torchons…)
Entre
chaque couche, des lamelles de savon sont disposées et quelquefois
des racines odorantes d’iris. Enfin, on rabat le drap de protection pour
envelopper le tout. Par-dessus on met un morceau de grosse toile et on
étale dix à quinze centimètres de cendre de bois,
celle de chêne étant la meilleure.
Le
lendemain, au fur et à mesure que l’eau chauffe, on la verse sur
les cendres : on "coule" la lessive.
| Le
soir, on recouvre le tout pour conserver la chaleur. Enfin le troisième
jour, le linge est sorti, emporté à la rivière sur
la brouette. Au lavoir, à genoux dans le cabasson, il faut le battre
et le rincer. Le linge sera ensuite étendu sur les haies et les
draps sur l’herbe des prés. Le soleil et l’air pur finiront de tout
blanchir, aidés par la chlorophylle de l’herbe. Il ne reste plus
qu’à repasser avec les fers chauffés sur le poêle. |
 |
Cette
façon de faire la lessive, notre grand-mère ne l’a vue qu’une
fois, toute petite, lorsqu’elle n’allait pas encore à l’école.
Elle avait été surtout impressionnée par le feu dans
la cheminée et le nombre de femmes dans la maison. En effet, pour
ce long travail, on s’aidait entre femmes d’une maison à l’autre,
tout comme les hommes pour certains travaux des champs. Par contre, elle
se souvient très bien de la lessiveuse sur le poêle, du linge
séchant sur les haies et du repassage que sa propre grand-mère
effectuait sur la table, devant la fenêtre. Le linge « éclatait
» de blancheur, et elle n’a, par la suite, jamais retrouvé
cette pureté ! |
La mairie de notre petit village a fait restaurer le
vieux lavoir, remplaçant les tuiles du toit, les poutres branlantes,
les planches pourries, et les dalles du sol fendues ou disparues. Un gros
travail, qui a permis de redonner aux lieux leur charme d’antan. Sans les
lavandières et leurs chansons, bien sûr. Sans le linge tout
blanc jeté sur les barres des étendoirs et s’égouttant
dans l’onde courante de la rivière.
|
|
|
Avant restauration…
|
…et après !
|
|
|
En entrant dans ce lavoir maintenant silencieux, je me
souviens d’un poème écrit par notre maman en 1987 et toujours
d’actualité.
LES
LAVOIRS
par
Jeannine ROBERT
Les
lavoirs font partie de mon enfance,
Comme
les poupées, la balançoire, mon chien ;
L’été
ils avaient ma préférence,
«
Chez eux », je me sentais bien.
Que
de fois je suis entrée
Dans
un lavoir pour le plaisir !
Je
n’aimais pas être dérangée,
Et
j’y chantais tout à loisir…
L’eau
emportait mon chant…
Il
flottait un je-ne-sais-quoi
De
léger, tendre et attachant,
Qui
éveillait mon émoi.
Comme
j’aurais voulu rester là,
Jouer
à imiter les laveuses,
Laisser
l’eau caresser mes doigts
Et
refléter ma mine radieuse…
Mais
« Parisienne » en vacances,
Je
n’avais pas le droit,
Ces
dames faisaient silence
Lorsque
je « violais » l’endroit !
Leurs
regards courroucés,
Leurs
gestes suspendus,
Evidemment
me chassaient
De
ce lieu défendu.
Ragots
et commérages,
Elles
en oubliaient leur labeur,
Ainsi
l’histoire du village
Reprenait
des couleurs !
Protégez
vos lavoirs :
Humbles
témoins du passé,
Et
que rechantent les battoirs
Quand
sur l’onde vous vous penchez.
|
Un transat a même été installé
par nos gentils voisins pour que les amoureux du lavoir puissent savourer
confortablement ces instants suspendus et méditer sur le temps qui
passe, comme la rivière dans son lit. Alors, la prochaine fois que
vous appuierez sur le bouton « Marche » de votre lave-linge,
ayez une pensée émue pour les lavandières d’antan
qui battaient la « buée » en chantant.
| Le cabasson, mentionné à plusieurs
reprises dans cette chronique, est une sorte de caisse en bois, garni de
chiffon et de paille, dans laquelle s’agenouillait la lavandière
qui était ainsi assez proche du niveau de la rivière pour
pouvoir battre et rincer le linge. Cela restait néanmoins une épreuve
de force...

|
Texte, poème et dessins de Jeannine ROBERT
– Photos de Claudine ROBERT
Mise en forme et texte de présentation de Guy
ROBERT - ©Linutil-mai 2026
Garanti Sans Intelligence Artificielle
|